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Climat : Pour la génération Z, les « boomers » auraient pu mieux faire

Une partie de la jeunesse est déçue par ses ainés de ne pas avoir réagi suffisamment tôt pour combattre les dérèglements climatiques induits par l’activité humaine. Mais les moins de 25 ans préfèrent souvent alerter sur l’urgence plutôt que perdre du temps à blâmer les anciens.

Tout est parti d’une expression lancée à la volée. Internet en a fait un phénomène de société. L’histoire commence le 5 novembre 2019. Chloé Swarbrick, une députée néo-zélandaise de 25 ans à l’époque, est interrompue par un de ses collègues plus âgé lors d’un discours au parlement sur le climat. Sa réaction a été cinglante. « Ok boomer ! » avait-elle lancé pour faire taire son détracteur, climatosceptique.

La locution est ensuite devenue virale sur les réseaux sociaux, déclinée en «mème» — ces images reprises et détournées en masse sur internet — pour critiquer la condescendance des «baby-boomers», nés entre 1946 et 1964. Elle est aujourd’hui vécue comme une insulte par une partie de ceux-ci, devenus séniors.

Avec cette expression, les jeunes, en particulier ceux de 15 à 25 ans, se targuent d’avoir trouvé une manière «polie» de dire à leurs parents et grand-parents qui leur font la morale qu’ils «feraient mieux de se taire». Une génération qui a connu la paix, la prospérité, le plein-emploi et la croyance dans le progrès qui semblait infini au temps des Trente Glorieuses. Et qui laisse un monde pourri, saigné par les catastrophes naturelles et les bouleversements politiques, et peu d’espoir pour la suite, les changements climatiques devenu indéniables, à ses enfants et ses petits-enfants.

L’expression « Ok boomer » est aujourd’hui considérée comme une insulte par une partie des séniors.

Une génération bénie face à une génération sacrifiée. Les seconds devant, tant bien que mal, rattraper les erreurs commises par les premiers. La principale : l’inaction face au dérèglement climatique. Certes une partie de la jeunesse est vraiment déçue par ses ainés. Mais elle préfère alerter sur l’urgence d’agir plutôt que blâmer les anciens.

C’est en tout cas le constat des plus jeunes. « Nos parents et nos grands-parents n’ont pas suffisamment fait pour préserver la planète alors qu’eux-mêmes ont été témoins de changements climatiques, regrette Héloïse, une collégienne de 14 ans. Ils auraient évidemment pu mieux faire avant. Il va donc falloir avancer plus vite, même à l’échelle individuelle, ajoute-t-elle, optimiste. Nous sommes une génération très impliquée. Je crois en nous et en notre pouvoir ».

Pour ce faire, du collège aux bancs de la fac, les jeunes s’organisent. « Youth for Climate » (La jeunesse pour le climat) a été créé en janvier 2019. Le mouvement s’inscrit dans l’initiative « Fridays for future », une grève étudiante et scolaire pour dénoncer l’inaction climatique, initiée par la militante écologiste Greta Thunberg. Ses quelque dizaines de milliers de membres répartis dans 130 pôles locaux dans toute la France se retrouvent autour de l’anti-consumérisme et de l’action non-violente.

Dans tout le pays, des manifestations pour le climat attirent des foules jamais vues. Et les jeunes y sont majoritaires. Lors de la mobilisation du 13 octobre 2018, 54 % des participants avaient moins de 34 ans, selon une étude de Quantité critique, un collectif de chercheurs créé en 2018 par Yann Le Lann, maître de conférence en sociologie à Lille.

 «On s’est beaucoup intéressé aux manifestations des jeunes pour le climat sous l’angle de la fracture générationnelle, mais elle est, en fait, peu présente, expliquait Yann Le Lann dans les colonnes du journal Libération. Le mouvement climat est moins sectorisé par génération qu’idéologiquement et socialement.» Selon l’étude de Quantité critique, le 13 octobre 2018 les manifestants étaient à 60 % ont au moins diplômés d’un Bac+5 et issus des catégories socio-économiques supérieures (40 % de CSP+, cadres et professions intellectuelles supérieures, contre seulement 8 % d’employés).

De nombreux jeunes étaient présent à la manifestation « contre la réintoxication du monde » organisée à Saint-Ouen, le 17 novembre 2020. © IB

La mobilisation des jeunes regroupe beaucoup de monde dans les marches. Mais «elle n’a pas réussi jusqu’à présent à constituer une forme de diversification sociale ou même idéologique, avance le chercheur. C’est pour cela que nous ne parlons pas d’un mouvement de jeunesse mais d’un mouvement qui mobilise le salariat qualifié et ses enfants.»

Olivia, une lycéenne aux cheveux blond platine, est l’une de ces enfants. « Autour de moi, on est énervé contre les plus vieux. Et nous avons raison de l’être. Non seulement nous sommes énervés contre ceux qui n’ont pas agi avant, mais nous sommes surtout en colère contre ceux qui ne font rien maintenant, abonde cette militante écologiste de 17 ans. Mais aujourd’hui, la question n’est pas d’être en colère ou pas, c’est d’être effrayé ou pas concernant les catastrophes à venir.»

Pour elle, les «boomers» n’auront pas à subir les conséquences de leurs «actes». Et c’est pourquoi ils n’agissent pas, ou pas assez. «Nous, nous sommes nés avec des problèmes respiratoires dus à la pollution, on rate des jours d’école pour militer contre l’artificialisation des sols, le diktat de la fast fashion, la viande à tous les repas.»

La fin de leur monde

Pourtant, comme le rappelle Olivia, les baby-boomer connaissaient les dangers que pouvaient faire peser le modèle consumériste sur la planète. Les travaux du Club de Rome (association internationale fondée en 1968 pour réfléchir aux grands enjeux du monde) et du chercheur Dennis Meadows en 1972 ont largement documenté les conséquences probables et directes d’une croissance économique et démographique incontrôlée. Épuisement des ressources naturelles non renouvelables, dégradation de l’environnement, persistance de la malnutrition mondiale…

C’est souvent quand ils sont au bord du précipice que les décideurs politiques réagissent. En prenant des mesures drastiques et contraignantes. Cela a été observé lors de la crise sanitaire avec l’installation d’un confinement et d’un protocole sanitaire stricte. Mais les gouvernements ont encore du mal à se projeter et à voir la menace que ferait peser les dérèglements climatiques sur le vivant.

Olivia pointe le manque d’actions politique concrètes. La première version du projet de loi climat, présenté en conseil des ministres le 10 février prochain, a été critiqué pour son manque d’ambition. Découlant des travaux de la Convention citoyenne pour le climat (CCC), il est censé incarner l’ambition climatique de l’exécutif.

«Les séniors ont pris conscience que c’était aussi la fin de leur monde, pointe Cyrille Cormier ingénieur, expert indépendant et auteur de «Climat, la démission permanent» (2020). La question centrale est celle du changement de maître, c’est-à-dire de savoir qui chez les prochaines générations sera en mesure de prendre les bonnes décisions.»

Ismaël Bine