Les décrypt'âges

Dans les familles franco-algériennes, la difficile transmission de la mémoire

À la suite de la remise du rapport « sur les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie » de Benjamin Stora à Emmanuel Macron, la mémoire de la guerre d’Algérie a repris une place importante dans le débat public. Pourtant, au sein des familles franco-algériennes vivant en France, la transmission générationnelle de cette mémoire n’est pas acquise.

« J’ai 50 ans passés, et ils ne m’ont pas encore tout dit. C’est un réel traumatisme pour eux, la blessure est toujours vive », explique Abdelhamid Oumeddour quand il évoque ce que ses parents lui ont transmis de la guerre d’Algérie. Arrivés en France en 1970, ils ont été confrontés à la violence de cette guerre ayant eu lieu entre 1954 et 1962. « Le père de ma mère a été torturé, mes parents ont été mis dans des camps, ils ont vu des gens mourir », assène-t-il.

Abdelhamid Oumeddour a trois enfants. Des enfants « nés en France et de culture française », assure-t-il. Comment ont-ils connu l’histoire de leurs grands-parents ? Certainement pas en discutant avec eux. « Mes grands-parents paternels comme ma grand-mère maternelle n’en parlent pas. Peut-être qu’il y a une forme de tabou chez eux, renforcé par le fait que nous étions, il n’y a pas si longtemps, encore des enfants », avoue Sélim Oumeddour, 22 ans. Pour Abdelhafid Hammouche, un sociologue ayant longtemps travaillé sur les questions liées à l’immigration algérienne en France, ce n’est pas un problème de tabou mais plutôt un « rapport de générations »« Les primo-arrivants algériens, qui ont aujourd’hui plus de 70 ans, ont reçu une éducation où la mémoire n’était pas valorisée. Ce n’est pas une histoire de honte ou de pudeur, mais plutôt le fait que ce n’est pas dans les normes pour eux de parler de cette période », abonde le chercheur.

« Les primo-arrivants algériens, qui ont aujourd’hui plus de 70 ans, ont reçu une éducation où la mémoire n’était pas valorisée. »

Abdelhafid Hammouche, sociologue

« Les personnes algériennes âgées ne parlent pas facilement de tout ça », partage Zined Yagoubi, la mère de Sélim. « Mes enfants en sont beaucoup plus détachés. Ce ne sont pas des sujets dont on a vraiment parlé, à tort je pense », regrette-t-elle. Pourtant, cette infirmière s’est posé la question de la transmission de la mémoire de son père à son fils il y a déjà 20 ans : « J’ai décidé, à l’époque, de filmer mon père pour qu’il me raconte sa vie. C’était la première fois qu’il me parlait de la guerre. Quand je l’ai fait, c’était pour moi et mes enfants. » Le père de Zined est arrivé en France en 1964, deux ans après l’indépendance de l’Algérie. En tant que militaire dans l’armée française, il a participé à la Seconde guerre mondiale et à la guerre d’Indochine. Alors qu’un conflit se profilait en Algérie, il a quitté l’armée française, ce qui lui a valu d’être mis sous surveillance par la gendarmerie. Le format de cette vidéo n’est pas visible actuellement, à cause des avancées technologiques. Mais Sélim, qui ne l’a toujours pas vu, se hâte de pouvoir la visionner quand le problème technique sera réglé.

Retrouvez notre podcast, « Avoir 20 ans-La guerre d’Algérie », un podcast d’Azaïs Perronin :

Une histoire familiale avant tout

« Dans les familles où les grands-parents ont connu l’horreur du conflit, l’histoire familiale prime sur l’histoire de la guerre en tant que telle », explique Abdelhafid Hammouche. Car pour Sélim Oumeddour, « le déclic a été familial ». Quand son grand-père maternel est décédé il y a un an, les photos de sa carrière militaire sont ressorties du placard, et avec elles les questionnements sur le passé. L’étudiant en journalisme regrette d’ailleurs de ne pas en avoir parlé avec son grand-père quand il était encore en vie.

Comment aborder ce sujet plus tôt avec les enfants ? Une question complexe à laquelle Michèle Rodary, présidente de l’association ‘Coup de soleil‘ pour la région Languedoc-Roussillon, apporte un début de réponse : « L’école a un rôle capital dans la transmission de cette histoire. Bien sûr, cela dépend de la manière dont les professeurs s’en emparent, le temps qu’ils lui consacrent. »

« L’école a un rôle capital dans la transmission de cette histoire. »

Michèle Rodary, présidente de l’association ‘Coup de soleil’ pour la région Languedoc-Roussillon

Créée en 1985 par d’anciens pieds noirs et des immigrés maghrébins, cette association est particulièrement présente dans le sud de la France. Elle cherche à renforcer le lien entre les populations issues de l’immigration maghrébine, et de mettre en lumière les apports du Maghreb et de ses diasporas à la culture et la société française. Comptant parmi ses membres Benjamin Stora, l’association devrait faire partie de la commission « Mémoire et vérité » impulsée par l’historien.

Sélim Oumeddour à 8 ans, lors d’un voyage en Algérie.

C’est donc sans surprise que Michèle Rodary se félicite de la proposition « essentielle » de Benjamin Stora visant à renforcer l’enseignement sur la guerre d’Algérie dans les programmes scolaires de l’Education nationale. Raphaëlle Branche, historienne spécialiste de l’Algérie, rappelle qu’« au moment où la question de la guerre d’Algérie est arrivée à l’école, elle a provoqué du changement dans les familles. Les enfants ont eu accès en classe à des récits sur cette histoire. Quand ils rentraient chez eux, ils interrogeaient leurs parents .» Elle ne partage cependant pas la volonté de laisser plus de place à cette histoire dans les programmes.

L’école permettrait donc d’amener le sujet sur la table, mais de manière partielle : « Je ne connaissais quasiment pas cette histoire jusqu’à ce que je l’apprenne en cours, avoue Mehdi Bouzouina, Mais j’avais plus l’impression que les cours étaient centrés sur l’histoire de la France plutôt que sur la guerre en tant que telle. Dans ma tête, l’Algérie ne faisait pas partie de la France. » Dans la famille de l’étudiant en journalisme, le sujet était « tabou ». Et l’on comprend pourquoi : son grand-père maternel, auvergnat, a fait son service militaire en Algérie. Son côté algérien, il le tient de son père, arrivé en France à l’âge de 4 ans. « Mes familles paternelle et maternelle représentent deux mondes opposés », explique Mehdi.

C’est à l’adolescence, à une époque où il se questionnait sur son identité métissée, que Mehdi a commencé à s’intéresser à l’histoire de la guerre d’Algérie. Un intérêt renforcé par la vague d’attentats qu’a connu la France en 2015 : « J’ai vécu extrêmement durement cette période : j’avais des amis qui commençaient à devenir violemment anti-Islam, et je ne savais pas où me positionner. Ça m’a brisé, mais ça m’a aussi aidé à construire mon identité parce que je ne pouvais plus éviter la question de mes origines », se rappelle-t-il.

Le rôle de la culture

« Avec les enfants, c’est surtout par la culture qu’on a abordé les choses », explique Abdelhamid Oumeddour. Grand cinéphile, l’homme souligne l’importance qu’ont eu des films comme La Bataille d’Alger, Avoir vingt ans dans les Aurès ou plus récemment L’ennemi intime dans la construction de sa mémoire personnelle. « Je me suis vraiment intéressé sur le tard, en lisant des bouquins dessus, en discutant avec des personnes concernées… », abonde Mehdi Bouzouina.

Si Sélim Oumeddour se revendique comme Français d’origine algérienne, pour ce qui est du sport, il est « à fond pour l’Algérie ». Encore une porte d’entrée vers l’histoire algérienne, selon Michèle Rodary. Avec son association, l’enseignante de mathématiques retraitée intervient régulièrement dans des classes de lycée en banlieues, où l’on retrouve une grande population issue de l’immigration maghrébine. Elle se rappelle de l’engouement suscité chez un élève par la bande dessinée Un maillot pour l’Algérie, qui raconte l’histoire incroyable de la première équipe de football algérienne, celle du Front de Libération National (FLN) : en avril 1958, une dizaine de joueurs évoluant en France, pour certains stars de leur équipe, avaient quitté le pays clandestinement pour créer leur sélection.

Les bandes dessinées sont pour Michèle Rodary un « outil très utile » pour aborder ces sujets avec les lycéens. Parmi les figures du genre concernant l’histoire algérienne, elle cite sans hésiter l’œuvre de Jacques Ferrandez, qui retrace en dessins toute la colonisation et la guerre d’Algérie. Si les plus âgés ne transmettent pas facilement leur histoire douloureuse, ils ne constituent pas le seul moyen pour les nouvelles générations d’y accéder.

Jeremy Hernando