Les décrypt'âges

En Moselle, le coronavirus fait disparaître les figures d’un quartier

À Farébersviller, en Moselle, les anciens de la cité minière décèdent les uns après les autres, laissant un vide impossible à combler pour les habitants de cette commune de 5 000 habitants.

Les pelletés de terre pour recouvrir les cercueils inhumés, les corbillards qui s’éloignent au loin pour rapatrier les défunts. Autant d’images qui se sont répétées maintes fois depuis le début de la crise du coronavirus. Malgré l’hécatombe de la crise sanitaire qui rend la mort un peu plus banale, personne ne veut s’habituer à de pareilles scènes dans la localité de Farébersviller, une ancienne cité minière de l’Est de la France.

L’annonce de la mort d’Abdelaziz B. et de Mohamed K. ont eu l’effet d’un tremblement de terre, tant ils étaient importants dans la vie locale. À un jour d’intervalle, leurs cercueils se succèdent à la mosquée de la ville pour bénéficier d’un office funéraire, suivi par un grand nombre de fidèles venus rendre un dernier hommage. « Nos anciens disparaissent plus vite à cause du coronavirus, regrette Ahmed, un coiffeur qui rencontrait souvent Abdelaziz B. Il nous offrait un café régulièrement et plaisantait toujours avec nous. »

Surmortalité des mineurs de fond face au Covid-19

Cette ancienne cité dortoir, peuplée par plus de 5 000 habitants, compte beaucoup de retraités de la mine décédés du Covid-19. L’approche comptable des décès révèle une surmortalité de
13 % chez les affiliés miniers – une catégorie de 111 100 personnes –, selon la caisse autonome nationale de la Sécurité sociale dans les mines (CANSSM). Froide, elle annihile les histoires avortées et les rôles de sentinelles qu’occupaient ces victimes de la crise sanitaire. « On ne se rend pas compte de la manière dans les morts successives peuvent toucher une petite population, c’est comme une famille élargie, souligne Fatima, âgée de 35 ans. Ils jouaient un rôle important dans la vie du quartier, des chevilles ouvrières, prêts pour régler n’importe quel souci ou apporter un coup de pouce ».

Deux anciens mineurs se promènent aux abords d’une épicerie © ybm

Le temps pluvieux aggrave les couleurs ternes des façades des blocs rénovés il y a peu et renforce la tristesse des habitants de cette ville. Dans la rue où Abdelaziz B. résidait, son décès laisse une amertume difficile à cacher derrière le masque et fait jaillir d’indénombrables souvenirs. Souvenirs d’un homme sur qui on pouvait compter au moindre tracas du quotidien. D’origine algérienne, ce mineur de fond à la retraite était plus qu’un voisin qu’on croise dans la cage d’escalier. « C’était quelqu’un d’attentionné, qui s’assurait que chaque locataire ne rencontrait pas de problème, raconte Mourad, 38 ans, la larme à l’œil. Quand je partais en vacances, je lui laissais les clefs de mon appartement au cas où il y aurait un problème, il avait la confiance de tout le monde. »

« Avant, c’est lui qui accompagnait les familles endeuillées »

Dans la ville, au-delà de son rôle de concierge bénévole, Abdelaziz B. accompagnait et conseillait les mineurs à la retraite dans leurs démarches d’indemnisation concernant l’amiante, dont l’inhalation a développé des pathologies pulmonaires, synonymes de comorbidités face au SARS-CoV-2. « Avant, c’est lui qui accompagnait les familles endeuillées dans les démarches pour rapatrier les corps au pays. Maintenant, c’est à nous d’accompagner sa famille », témoigne un voisin.

Dans cette cité de Moselle, la succession des décès ne permet pas un véritable moment de deuil. « Avant, on avait le temps d’encaisser la mort d’un ancien mais là, ils partent les uns après les autres. On a jamais connu ça, se désole Albert N., résident de la commune. J’appréhende le retour à la normale, c’est à ce moment qu’on aura véritablement le poids de leur absence. » « Comme on dit, c’est une fois qu’on perd quelqu’un, qu’on reconnaît sa véritable valeur », philosophe Naïma*, âgée d’une vingtaine d’années. Pour elle, le meilleur moyen de leur rendre hommage reste de profiter de ceux qui sont encore en vie et de perpétuer la mémoire des défunts du Covid-19.

*Le prénom a été modifié.

Yassine Bnou Marzouk